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vendredi 25 mars 2016

L'orangeraie

"Ton nom est grand, mon coeur, trop petit pour le contenir en entier. Qu'as-tu à faire de la prière d'une femme comme moi? Mes lèvres touchent à peine l'ombre de ta première syllabe. Mais, disent-ils, ton coeur est plus grand que ton nom. Ton coeur, si grand soit-il, le coeur d'une femme comme moi peut l'entendre dans le sien. C'est ce qu'ils disent en parlant de Toi, et ils ne font que dire la vérité. Mais pourquoi faut-il vivre dans un pays où le temps ne peut pas faire son travail? La peinture n'a pas le temps de s'écailler, les rideaux n'ont pas le temps de jaunir, les assiettes n'ont pas le temps de s'ébrécher. Les choses ne font jamais leur temps, les vivants sont toujours plus lents que les morts. Les hommes dans notre pays vieillissent plus vite que leur femme. Ils se dessèchent comme des feuilles de tabac. C'est la haine qui tient leurs os en place. Sans la haine, ils s'écrouleraient dans la poussière pour ne plus se relever. Le vent les ferait disparaître dans une bourrasque. Il n'y aurait plus que le gémissement de leur femme dans la nuit."

L'orangeraie, Larry Tremblay, p.26-27

dimanche 19 octobre 2014

Qui de nous deux?

Extraits d'un récit très touchant de Gilles Archambault, journal écrit après la mort de sa femme qui parle d'amour, de deuil, de solitude.

"Tout couple connaît un jour ou l'autre des moments difficiles. Je ne suis en rien psychologue, qu'on n'attende pas de moi des conseils sur la réussite de la vie conjugale. Bien sûr, il y a eu des moments où je me suis mal comporté, d'autres où je me suis interrogé sur la pertinence d'une intimité partagée. Vers la mi-trentaine, je me sentais parfois un peu confiné. J'avais besoin d'air, j'étais en manque de douceur. Quand on connaît l'amour, on n'est jamais repu. On voudrait que l'autre répète à l'infini des gestes qui nous ont paru importants. On en vient à chercher sottement ce que l'inédit seul peut apporter. Maintenant que la mort de Lise m'a rendu à ma solitude première, ne serais-je pas prêt à toutes les capitulations pour la voir à mes côtés pendant quelque temps encore? Je n'exigerais pas le retour des moments d'exultation. Nous n'en aurions pas le goût. Je me contenterais de cette vie quotidienne sans surprises, m'efforçant de trouver rassurants les gestes routiniers qui jadis me lassaient."

Qui de nous deux?, Gilles Archambault, p. 34-35

***

""Au moins, vous avez beaucoup voyagé", me dit-on parfois. Je ne le nie pas, mais d'avoir connu ce qui ressemble au bonheur ne vous console pas de l'avoir perdu."

p. 57

***

"Lise m'a laissé dans un état lamentable. Je ne peux le nier, j'ai honte d'être encore de ce monde pendant qu'elle n'y est plus. Après tout, c'est elle qui m'a empêché de désespérer, Avec elle, j'oubliais parfois pendant quelques jours que la vie est absurde. "Quelle couillonnade", aurait dit Valéry sur son lit de mort. Je ne suis pas tout à fait d'accord : la vie peut être supportable si on a quelqu'un qui partage son désarroi. Je sais bien que mes enfants, que quelques amis sont là, mais il me manquera toujours cette femme qui m'a éveillé à la seule sérénité dont j'ai été capable."

p.80-81

dimanche 12 octobre 2014

L'énigme du retour, pour la dernière fois

"Le demi-siècle est une frontière difficile
à franchir dans un pareil pays.
Ils vont si vite vers la mort
qu'on ne devrait pas parler d'espérance de vie
mais plutôt d'espérance de mort."

p. 213

***

"Pour chaque bras qui pointe
un revolver sur vous
il y a une main qui vous offre un fruit.
Toute parole méprisante de l'un
est effacée par le sourire de l'autre.
On reste incapable de bouger
entre ces deux pôles."

p. 218

***

"Pas trop sûr d'être
dans un temps réel
en m'avançant vers
ce paysage longtemps rêvé.
Trop de bouquins lus.
Trop de peintures vues.
Regarder un jour les choses
dans leur beauté nue.

Toujours trop d'espoir devant soi. 
Et trop de déceptions derrière soi.
La vie est ce long ruban
qui se déroule sans temps morts
et dans un mouvement souple
qui alterne entre espoir et déception."

p. 284

dimanche 28 septembre 2014

On ne rentre jamais à la maison

"J'ai bien essayé. J'ai joué la crédulité et l'extravagance, j'ai mimé l'enthousiasme devant l'irréel et l'inconnu. Mais je ne suis pas ma soeur. Je l'aurais aimée, peut-être, je l'aurais aimée, sûrement, comme je peux aimer les chats qui sont pourtant d'une autre espèce. Mais je n'ai pas pu être elle. Je ne suis pas crédule et extravagante. Je n'aime pas avoir peur, je n'aime pas le sang, je ne rêve pas de me faire enlever par un extraterrestre. Je suis douce, je suis posée, je suis logique. J'aime que les choses soient claires. J'aime le réel, le concret. Et je prends des preuves de ma vie depuis toujours, depuis ce jour où mon père, quel coup de génie, m'a offert un appareil photo, j'avais six ans, avais-je six ans? Je ne sais pas quel âge j'avais, mais c'était mon anniversaire. C'était le plus beau jour de ma vie, c'est encore le plus beau jour de ma vie, c'est peut-être le premier jour de ma vie. Je vois des choses, je les aime, je les garde, je les emprisonne pour qu'elles existent toujours et ne puissent jamais disparaitre. Dans notre famille, les disparitions, on n'aime pas. Regardez cet arbre, regardez cet oiseau, regardez ces enfants dorés aux genoux éraflés, regardez la mer, ce petit bout de plage et ces morceaux de corail dans ce petit bout de mer, je l'ai vu. C'était là, j'étais là."

On ne rentre jamais à la maison, Stéfani Meunier, p. 78-79

***

"Pour moi, Pierre-Paul était plus qu'un ami de ma soeur. Sur chacune de la dizaine de photos sur lesquelles il figurait, cet amour qui crevait les yeux, qui voulait sortir du cadre et prendre toute la place, cet amour tout neuf même si les photos, elles, datent maintenant de plus de vingt ans. L'amour de Pierre-Paul resterait toujours neuf, parce qu'elle avait disparu. L'amour, ça ne peut pas être toujours comme ça. Ça vieillit. Moi, j'ai vingt-six ans, je suis toute jeune, il parait, c'est ce qu'on me dit, mais j'ai un vieil amour, un amour tout usé et confortable, depuis huit ans que je le porte, parfois je lui dis, François, qu'est-ce que tu en penses, peut-être que je devrais disparaitre, te quitter pour que tu m'aimes plus fort, partir pour devenir la femme idéale, pour devenir un souvenir que tu polirais jusqu'à ce qu'il brille comme un diamant, pour qu'il t'éblouisse comme une carrière de quartz au soleil? Il dit que je suis folle en me prenant la main, François, qu'il m'aime même si je ne brille pas comme un diamant, même si j'ai les cheveux défaits, les yeux cernés par toutes ces nuits à regarder notre enfant dormir, le ventre gonflé par cette nouvelle vie qui y pousse, parfois je lui demande, François, crois-tu que je vais me lever deux fois plus la nuit pour en regarder deux dormir?"

p. 88-89

***

"Mon fils ne comprend pas le temps. En sautant du lit, il me demande si on va souper. Parce que j'ai faim, maman. Déjeuner, dîner, souper, pourquoi tous ces mots si ça veut dire qu'on a faim, qu'on prépare un repas, qu'on s'assoit à table et qu'on mange? Pour lui, hier, c'est n'importe quand avant maintenant. Pour lui, demain, c'est demain, c'est dans deux minutes, c'est dans deux ans. Et parfois hier et demain se confondent et n'ont aucun sens à ses yeux. Il n'y a que tout de suite qui existe. Je veux aller à la piscine, je veux y aller maintenant, et pendant que je mets nos maillots et nos serviettes dans un sac, il dit c'est long, il ne comprend pas pourquoi on attend encore, je ne serais pas surprise qu'il invente la téléportation quand il sera grand tellement tout ce délai dans la réalisation de son moindre souhait lui semble aberrant. Ici et maintenant. Pour lui, c'est tout ce qui existe. [...] Peut-être que les enfants de cinq ans devraient savoir écrire et nous pondre des livres qui nous expliqueraient comment ça fonctionne. Parce que nous, les adultes, on pense beaucoup à la semaine et à l'année prochaines, aux gens et aux sentiments qui ne sont plus là ou pas encore."

p. 107-108

mardi 17 juin 2014

Les filles

Retour à la biblio très prochain oblige, extrait d'un livre aimé.

"Il y a très longtemps, à l'époque où oncle Stash construisait notre abri d'autobus en métal, je lui ai demandé, impatiente, quand il aurait fini. Il a ri.

- Le gens ne pas finir, Rose. Eux arrêter. Finir, ça veut dire : "Bon. Tout être parfait. Moi je jamais rien changer." Arrêter, ça veut dire : "Bon. Tout ne pas être parfait. Mais moi avoir autre chose à faire." "

Les filles, Lori Lansens, p. 573


lundi 9 juin 2014

Journal d'Hirondelle

Extrait de ce roman singulier. La singularité étant la spécialité de Nothomb, pour le meilleur et pour le pire.

"En vérité, on passe son temps à lutter contre la terreur du vivant. On s'invente des définitions pour y échapper : je m'appelle machin, je bosse chez chose, mon métier consiste à faire ci et ça.

Sous-jacente, l'angoisse poursuit son travail de sape. On ne peut complètement bâillonner son discours. Tu crois que tu t'appelles machin, que ton métier consiste à faire ci et ça mais, au réveil, rien de cela n'existait. C'est peut-être que cela n'existe pas."

Le journal d'Hirondelle, Amélie Nothomb, p. 9

jeudi 22 mai 2014

L'énigme du retour, encore et encore

"On cherche la vie
chez les pauvres
dans un vacarme absolu.
Les riches ont acheté le silence."

p. 133

***

"La femme de mon ami, une grande rousse,
nous attendait à la porte.
J'ai eu l'impression, devant ce drapeau irlandais 
planté au milieu d'un champ de vaches,
d'être dans un autre pays.

Quelque temps après mon départ d'Haïti,
il est allé en Irlande
où il a vécu une vingtaine d'années. 
Et il a ramené l'Irlande 
dans ce hameau vert niché
sur les hauteurs de Pétionville.

Quand j'étais en Irlande, me dit-il, je vivais à l'haïtienne. Maintenant que je suis en Haïti, je me sens totalement irlandais. Saura-t-on un jour qui on est vraiment? C'est le genre de question qui nous donne l'impression d'être intelligent même sous un éclatant soleil. Pareille vanité ne résiste pas au second rhum-punch. 

Comme une volée d'oiseaux fous
nous sommes partis presque en même temps. 
Nous éparpillant partout sur la planète. 
Et là, maintenant, trente ans plus tard, 
ma génération amorce le retour."

p. 161

***

"Elle me raconte cette histoire : 
une de ses amies qui avait passé sa vie au Togo
et à qui elle a demandé conseil avant de quitter Belfast
lui a fait comprendre qu'on n'est pas forcément
du pays où l'on est né.
Il y a des graines que le vent aime semer ailleurs."

p. 163

***

"Ma vie en zigzag depuis ce coup de fil nocturne
m'annonçant la mort d'un homme
dont l'absence m'a modelé. 
Je me laisse aller sachant
que ces détours ne sont pas vains.
Quand on ne connaît pas le lieu où l'on va
tous les chemins sont bons."

p.167

***

"Un ami est passé me voir à l'improviste,
et nous avons bavardé toute la soirée. 
Cela me change des rendez-vous de là-bas
qu'il faut toujours prendre par téléphone.
À force d'éliminer toute surprise de cette vie
on finira par lui enlever tout intérêt aussi.
Et par mourir sans qu'on le sache.

J'ai l'air de trouver
tout bon ici
et tout mauvais là-bas.
Ce n'est qu'un juste retour du balancier.
Car il fut un temps
où je détestais tout d'ici. 

Les hommes ne peuvent rien cacher
trop longtemps.
On n'a qu'à les regarder vivre
pour qu'ils se mettent à nu devant nous. 
Un cocktail de sexe et de pouvoir
et les voilà déjà ivres morts."

p.211




samedi 17 mai 2014

Charlotte before Christ

Petite pause de L'énigme du retour pour citer Charlotte before Christ, parce que je l'ai emprunté à la biblio et ne pourrai pas laisser mes post-its dormir dedans indéfiniment! Ça faisait longtemps que je voulais lire ce roman qui avait piqué ma curiosité à l'époque de sa sortie il y a deux ans. C'est un roman un peu spécial, une drôle de bibitte, un objet culturel tellement ancré dans la culture de son époque, et dans une culture parfois assez éphémère que j'ai trouvé qu'il commençait déjà à mal vieillir. Je ne sais pas s'il passera bien le test du temps, si les lecteurs comprendront les référents dans 10 ans. Il a aussi une fin assez particulière, voire absurde et un peu dérangeante, pas tellement dans le ton du reste je trouve. Et, quand on y pense, il ne se passe pas grand-chose dans ce roman.

Je l'ai quand même lu avec un certain intérêt et j'ai apprécié le ton particulier du narrateur. Et évidemment, le fait que ce soit avant tout le récit morcelé d'une histoire d'amour tout croche mais viscérale m'a beaucoup plu. Quelques extraits pour vous donner envie, ou pas, de le lire.

"Tout le monde me regarde lorsque Charlotte est à mes côtés dans la rue. Mon amoureuse a cette manière de bouger qui anesthésie la raison. Évidemment, c'est une danseuse, mais elle a aussi une vibe animale inexplicable. Ça rend fou. Sa peau est comme une pièce d'ivoire sablée pendant mille ans. Personne ne résiste à ça. Lorsqu'elle est avec moi, je suis high. Même l'homme le plus fort du monde n'arriverait pas à tordre tout le jus de coeur qui photosynthèse pour elle dans mon corps. Le jour où elle devra partir et me laisser seul, ce qui va arriver, j'offrirai au ciel de me faire crucifier à l'unique condition de pouvoir l'embrasser une dernière fois. Je dessine déjà la situation dans ma tête."

Charlotte before Christ, Alexandre Soublière, p.46-47

***

" - Fourre-moi, Sacha. Maintenant. Tout de suite. Je veux ta queue dans moi, elle ordonne.

À vos ordres, Sa Majesté. L'entendre parler comme ça, c'est indescriptible. Je ne sais pas quoi en penser. C'est meilleur que toucher, regarder, goûter. Je ne voudrais jamais devenir sourd. Je pourrais arrêter de rire pour toujours, mais je voudrais encore entendre les explications de tes larmes, Charlotte."

p. 80

***

" - Trouves-tu qu'on en parle trop?
- De Charlotte? Paul demande. 
- Ben, de Charlotte, de nous, de tout? Penses-tu qu'on est en train de défaire le fun de la vie en la déconstruisant toujours comme ça? Dans nos mots?
- Ben non! C'est le contraire! Il y aurait aucun fun à la vie si on pouvait pas se la raconter par après. "

p. 129

***

"N'importe quel bec aux larmes est mille fois meilleur que n'importe quel bec à la menthe."

p.144

***

"J'ai appris dernièrement que le mot nostalgie vient du grec. On se crisse pas mal de l'étymologie, je te l'accorde, mais quand même. C'est intéressant parce que ça veut dire littéralement la douleur d'une vieille blessure. Ce n'est pas juste la mémoire. C'est la ficelle transparente des souvenirs qui mène directement à la maison. À ma maison. À notre maison. À un endroit et à un temps où je sais maintenant, avec certitude, que quelqu'un m'aimait. Quelqu'un s'occupait de moi. C'est le bout de laine enroulé à nos coeurs depuis tellement longtemps qu'il a cicatrisé dans le muscle. Love is watching someone die? Peut-être. Je m'ennuie de toi. Je m'ennuie de nos guerres. De notre première soirée. Du britpop. Pas le britpop de fillettes comme Coldplay ou Muse. Je m'ennuie de Supergrass, de Kasabian, des Verve. Je ne sais pas...Je suis découragé. O.K., je pourrais me trouver une autre fille, une autre vie, tu vas aimer encore, blablabla. Ça ne marchera jamais. Je m'ennuie d'avoir dix-neuf ans avec toi à mes côtés. Ça, c'est irremplaçable. C'est fini, Charlotte.Tout ce que je fais maintenant, je le fais pour la deuxième, troisième, centième fois. C'est pointless."

p. 189-190

***

"Les lèvres sèches de Charlotte touchent les miennes. Mon coeur bat. Ou s'arrête de battre. 

- C'est peut-être une mauvaise idée, ce qu'on vient de faire, je lance.

- Bah...C'est quoi, la vie? À part une série de mauvaises idées? Charlotte répond."

p. 208



mardi 15 avril 2014

L'énigme du retour, encore

"J'imagine que tout s'est passé en douceur. Une chaîne ininterrompue de concessions nous a conduits à ce nouveau mode de vie. Ce n'est pas différent avec les individus. La foule nous absorbe un à un. Aujourd'hui à cinquante-six ans, je réponds non à tout. Il m'a fallu plus d'un demi-siècle pour retrouver cette force de caractère que j'avais au début. La force du non. Faut s'entêter. Se tenir debout derrière son refus. Presque rien qui mérite un oui. Trois ou quatre choses au cours d'une vie. Sinon il faut répondre non sans aucune hésitation." p.56

***

"Des centaines de tableaux recouverts de poussière accrochés sur les murs, le long de la rue. On les croirait peints par un seul et même artiste. La peinture est aussi populaire dans ce quartier que le football. Les mêmes paysages luxuriants reviennent pour dire que l'artiste ne peint pas le pays réel mais bien le pays rêvé. 

J'ai demandé à ce peintre aux pieds nus
pourquoi il peint toujours ces arbres croulant
sous les fruits lourds et juteux
alors que tout est désolation autour de lui.
Justement, me fait-il avec un triste sourire, 
qui veut accrocher dans son salon
ce qu'il peut voir par la fenêtre?" p. 86

***

"Être sur une île déboisée
en sachant qu'on ne verra
jamais ce qui se passe
de l'autre côté de la mer.
Pour la majorité des gens d'ici
l'au-delà est le seul pays
qu'ils espèrent visiter un jour." p.91


dimanche 16 mars 2014

L'énigme du retour (premier post d'une longue série)

J'ai tellement aimé ce roman qu'il y a presque autant de post-it que de pages en ce moment...Attendez-vous donc à une longue série de citations de ce roman fabuleux.

"On peut bâtir sa maisonnette
sur le flanc d'une montagne.
Peindre les fenêtres en bleu nostalgie.
Et planter tout autour des lauriers roses.
Puis s'asseoir au crépuscule pour voir
le soleil descendre si lentement dans le golfe.
On peut bien faire cela dans chacun de nos rêves
on ne retrouvera jamais la saveur
de ces après-midis d'enfance passés pourtant
à regarder tomber la pluie."

L'énigme du retour, Dany Laferrière, p. 22


***

"Il y a autant de mystère à s'approcher 
d'un être qu'à s'en éloigner.
Entre ces deux moments
se déploient l'étouffante vie quotidienne
et son cortège de petits secrets."

p. 25

***

"Pour les trois quarts des gens de cette planète
il n'y a qu'une forme de voyage possible
c'est de se retrouver sans papiers
dans un pays dont on ignore 
la langue et les moeurs.

On se trompe à les accuser
de vouloir changer
la vie des autres
quand ils n'ont
aucune prise
sur leur propre vie.

Si on veut vraiment partir il faut oublier
l'idée même de la valise.
Les choses ne nous appartiennent pas. 
On les a accumulées par simple souci de confort. 
C'est ce confort qu'il faut questionner
avant de franchir la porte. 
On doit comprendre que le minimum de confort
qu'il faut pour vivre ici en hiver
est une situation rêvée là-bas."

p. 42

***

"Dès que j'arrivais dans un nouvel appartement
je disposais mes bouquins sur la table.
Tous déjà lus et relus.
Je n'achetais un livre que
si l'envie de lire était plus forte
que la faim qui me tenaillait.

C'est encore le cas de beaucoup de gens.
Quand notre condition change
on pense qu'il en est de même
pour tout le monde. 
J'en connais qui doivent choisir
constamment entre manger et lire. 

Je consomme autant de viande ici 
en un hiver
qu'un pauvre en mange en Haïti
durant toute une vie.
Je suis passé en si peu de temps
de végétarien forcé à carnivore obligé. 

Dans ma vie d'avant, la nourriture
était la préoccupation quotidienne. 
Tout tournait autour du ventre.
Dès qu'on avait de quoi manger tout était réglé.
C'est une chose impossible à comprendre
pour ceux qui ne l'ont pas vécue."

p. 44-45

lundi 17 février 2014

Bilan lecture 2013

Envie de partager avec vous mes coups de coeur lecture de 2013, dans l'ordre chronologique, pas en ordre de préférence. J'ai cité plusieurs extraits de quelques-uns de ces livres dans ces pages.

Les truites à mains nues, Charles Bolduc

Très inégal, mais pour les quelques phrase absolument lumineuses, ce recueil de courts textes en vaut la peine. Extraits ici


Veuf, Jean-Louis Fournier

Un roman très court, récit d'un homme qui a perdu sa femme. C'est simple, mais très touchant. Extraits ici. 


Pavel, Matthieu Simard

Avec le nombre de passages que j'ai cités, je crois que vous avez compris que j'ai beaucoup aimé ce roman jeunesse! L'histoire est parfois un peu tirée par les cheveux, mais tout le secret réside dans le discours intérieur tellement intéressant du narrateur très très ado. Plein d'extraits ici


Le fantôme d'Anya, Vera Brosgol

BD hyper intéressante, d'ailleurs encensée par le génial Neil Gaiman. Une jeune fille pleine de problèmes devient amie avec une fille morte au fond d'un puits et tout ne fait que dégénérer par la suite. À lire! 


Javotte, Simon Boulerice

J'ai a-do-ré Javotte! Ce roman est une espèce d'antépisode de Cendrillon, mais campé dans le monde moderne. La narratrice est une des deux belles-soeurs et on comprend pourquoi elle est devenue aussi bitch. La plume de Boulerice a trempé dans le vitriol pour écrire ce roman et j'ai adoré! Quelques extraits à venir sous peu.


L'énigme du retour, Dany Laferrière

Ayoye. Une de mes meilleures lectures de la décennie, un livre qui m'a complètement transportée. De nombreux, voire très nombreux extraits à venir bientôt. Tout a été dit sur ce roman merveilleux. Ne vous reste plus qu'à le lire si ce n'est déjà fait. 

Les maux d'Ambroise Bukowski, Susin Nielsen

Roman jeunesse très touchant et drôle, qui raconte les déboires d'un jeune garçon hyper allergique aux arachides, victimes des stupides tortionnaires de son école, qui se fait retirer de l'école par sa mère surprotectrice et qui va finir par se lier d'amitié avec son voisin ex-détenu et participer secrètement à des tournois de scrabble.


Êtes-vous mariée à un psychopathe?, Nadine Bismuth

Recueil de nouvelles. J'aime Nadine Bismuth, avec son écriture simple, efficace, souvent pleine d'ironie.


Au lieu-dit Noir-Étang, Thomas Cook

Roman policier dont j'avais entendu parler dans une émission de télé. Moi qui n'affectionne pas particulièrement le genre, j'ai été séduite par l'atmosphère très particulière de ce roman dont l'intrigue se déroule près de Cape Cod en 1926. Une jolie jeune prof débarque dans la petite ville et chamboule tout. Quelques mois plus tard, des morts. Comment tout ça s'est-il déroulé? C'est plus une étude psychologique et une histoire d'amour qui tourne mal, vue par les yeux d'un élève de l'école, qu'un policier classique. Je crois que ce roman a gagné des prix d'ailleurs. Très bon.


Les morsures du passé, Lisa Gardner

Autre policier que j'ai lu l'été dernier, encore une fois proposé dans une émission de télé. C'est drôle, je ne me souviens plus de grand-chose de ce roman. Sauf qu'il m'était rentré dedans comme une claque en pleine face et que je l'avais trouvé terriblement efficace. 

Les bonnes personnes, Véronique Papineau

Un roman doux-amer que j'ai adoré! Un couple clandestin (elle était libre, lui non) se sépare et essaie de refaire sa vie, avec tout ce que ça comporte de difficultés. Ce qui est très intéressant c'est qu'on a le point de vue des deux principaux intéressés et qu'évidemment, la vision des choses n'est pas toujours la même. Le genre de livre dans lequel il ne se passe finalement pas grand-chose, à l'intrigue toute simple, mais qui est fascinant, tellement bien écrit et qui éclaire de façon très juste la réalité de l'expérience amoureuse. À lire absolument pour tous ceux qui s'intéressent ne serait-ce qu'un tantinet aux relations de couple.


À l'ombre de la grande maison, Geneviève Mativat

Roman jeunesse super bien documenté et captivant à la fois qui se passe sur une plantation de coton du sud des États-Unis en pleine Guerre de Sécession. La narratrice, une jeune esclave qui rêve d'une autre vie. Super intéressant!


Psycho boys, Michel J. Lévesque

Plaisir coupable dans la littérature jeunesse cette année. Il y a de bons Michel J. Lévesque, comme Arielle Queen, et il y en a d'atroces, comme Wendy Wagner. Dans tous les cas, c'est souvent cliché, mais souvent trèèèès efficace. Ici, on est dans la première catégorie, malgré la panoplie habituelle de clichés de toutes sortes. En partant, ses romans se passent toujours aux USA, avec un paquet de personnages tout droits sortis d'un film américain. Dans celui-ci, l'intrigue tourne autour de tout un groupe de jeunes d'environ 18 ans dont les mères ont pris un médicament révolutionnaire pour éviter les fausses couches mais qui a été rapidement retiré du marché quand on s'est rendu compte que les enfants nés après la prise de ce médicament étaient des psychopathes sans aucune empathie et à l'instinct de tueur. Ils sont aujourd'hui contrôlés, médicamentés et fichés par le FBI. Mais évidemment, pas tous...J'ai apprécié ce "page-turner" à l'intrigue tordue!


Jane, le renard et moi, Fanny Britt

Superbe album qui a gagné plein de prix et qui raconte essentiellement une histoire de rejet, d'intimidation, de solitude, d'amitié, d'acceptation de soi. Petit investissement de temps pour une histoire très touchante et magnifiquement illustrée.


Le cri, Martine Latulippe

Autre coup de coeur jeunesse de l'année. Une histoire d'intimidation, sujet à la mode, mais très bien écrite et d'autant plus intéressante que la narratrice appartient au groupe le plus vaste, celui qui gagnerait à être secoué un peu par ce récit tragique, soit celui des témoins silencieux. Le personnage central n'est ni le bourreau, ni la victime, mais celui qui ne dit rien et qui finira par s'en mordre les doigts. Poignant.


Un sombre projet (L'apprentissage de Victor Frankenstein, tome 1), Kenneth Oppel

Autre roman jeunesse que j'ai beaucoup apprécié de l'auteur canadien souvent primé Kenneth Oppel. Ce roman raconte aux ados l'histoire un peu modifiée du jeune Frankenstein avant qu'il devienne le docteur qu'on connait. De l'amour, de l'action, un peu de mystère, de morbide, c'est bien écrit, c'est sombre, c'est intrigant et ça donne envie de lire la suite! 





dimanche 2 février 2014

Encore Arvida

Avertissement : certaines lignes sont d'une cruauté sans nom, mais foutrement bien écrites.

***

"Dans l'auto, plusieurs fois son père se racla la gorge. Il fredonnait et se raclait la gorge encore. Tout le long du trajet, l'adolescente répéta dans sa tête "Parle pas parle pas s'il te plaît parle pas." On ne voyait que la silhouette des arbres et des poteaux de téléphone et des maisons et des garages et des granges et la nuit était une lumière noire incandescente qui illuminait les choses jusqu'à les effacer sous leur ombre et son oeuvre était complète sauf pour quelques ampoules nues allumées au-dessus des linteaux.

Elle savait ce qu'il aurait dit.

Il aurait dit :

- Le monde est un endroit dur pour les hommes pis peut-être pire pour les femmes pis c'est dur de mettre des enfants dedans pis peut-être encore pire d'y mettre des filles. On peut montrer aux garçons tout ce qu'on sait pis espérer qu'ils vont s'arranger avec ça exactement comme on a fait mais les filles sont des choses fragiles pis c'est tentant pour un père de jamais rien leur apprendre en souhaitant qu'il leur arrive jamais rien pis d'essayer de les protéger du monde au lieu de leur montrer comment vivre dedans.

Elle se répéta durant tout le trajet "Parle pas, papa", parce que s'il avait parlé elle aurait été obligée de lui dire qu'elle avait appris tout ça toute seule il y a bien longtemps et que son silence ne l'avait protégée de rien."

Arvida, "L'animal", p. 152-153

***

"Le catéchisme n'a pas de réponses toutes faites pour des questions comme ça. Elle a fait de son mieux. Elle a dit que Dieu avait toujours voulu pacifier le monde et que pour ça il avait dû se montrer longtemps très dur pour refouler tout le mal qui pullule dans le coeur des hommes. Dieu avait fait semblant d'être terrible avant d'envoyer son Fils nous révéler qu'il était amour. Pour notre bien. Un peu comme mes parents qui m'aimaient devaient me punir quand j'étais vilaine. C'était bien essayé mais j'étais déjà assez maline pour reconnaître une explication trop commode. J'ai gardé ça en tête longtemps et j'ai finalement compris des années après. À cause de toi. Ce n'était pas la première fois que tu venais à moi mais c'était la première fois que tu m'as dit que tu m'aimais. C'est là que j'ai compris. Dieu t'aimait comme moi. Il nous aimait tous les deux, il nous aimait étranges compagnons de lit toi gros bonhomme et moi enfant, il aimait tes mains sur moi et ton linge plein de sueur, il aimait mes pieds froids et mon nez glacé, il aimait tes tourments passés autant que les miens futurs. C'est là que j'ai compris, je te dis. Dieux est amour et c'est pour ça qu'il est terrible. On ne peut pas vivre en sachant ça. On peut juste saccager sa vie et saccager son corps et repousser les autres et blesser les autres. On peut juste être mal et j'ai été mal tout le temps et c'est de ta faute et de la faute du Dieu stupide qui t'a aimé comme il m'a aimée, du Dieu qui t'a aimé gros chien sale et qui m'a aimée petite fille abîmée. Aujourd'hui je suis bien."

Arvida, "Paris sous la pluie", p. 197

***

"Après il y avait eu Paul et toutes ces années où elle l'avait aimé à en avoir mal au coeur, à n'en pas dormir de la nuit. Elle travaillait à l'époque dans un quartier assez dur. En finissant vers deux heures du matin elle appelait Paul du bistro pour qu'il vienne à sa rencontre. Ils s'apercevaient de très loin l'hiver au milieu des tempêtes de neige et sur quelques centaines de mètres ils apparaissaient et disparaissaient au regard de l'autre dans de grands nuages de poudrerie qu'ils soulevaient eux-mêmes. Ils s'embrassaient et revenaient chez eux et sortaient le froid de leurs os en frottant les uns contre les autres leurs membres transis et en épousant de tout leur corps la chaleur et la peau de l'autre. Il fallait être très pauvres et désespérés pour s'aimer comme ça et il y avait quelque chose de rassurant à savoir qu'elle ne retournerait jamais là-bas. Les comptes se payaient facilement et les grandes douleurs adolescentes s'étaient taries en elle. Elle était pour toujours à l'abri de la tourmente mais elle en payait le prix. 

À ceux qui restent en dedans quand il fait mauvais dehors le grand amour est interdit."

Arvida, "Paris sous la pluie", p. 200

dimanche 26 janvier 2014

Début de ménage de bibliothèque : Arvida

Les livres s'empilent sur les tablettes de ma bibliothèque et les post-it s'accumulent sans que je prenne le temps de noter ces petites perles ici.

Je commence une tentative de rattrapage. Premier sur le dessus de la pile, Arvida de Samuel Archibald, un recueil de nouvelles que j'ai apprécié même si je l'ai trouvé inégal. Certains récits sont très savoureux et certains passages ont laissé une trace dans mon petit coeur de lectrice. J'en partage quelques-uns avec vous.

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"On avait finalement compris. Au milieu de toute cette abondance, de ces lasagnes, de ces rôtis et de ces plats en sauce au tiers entamés, mon père se jouait depuis dix ans une grande comédie de la misère, avec lui dans le rôle du père se sacrifiant pour les siens. Une comédie de l'abnégation dans la cantine d'un régiment. 

Quand j'y pense maintenant, la comédie s'assombrit. Quelque chose de tragique se dessine en elle à mesure que je vieillis. Il y a là-dedans la trace d'une nostalgie amère inscrite au coeur des choses. Il y a là-dedans l'idée de vouloir faire quelque chose de grand pour des gens qui ne demandent rien et qui n'ont besoin de rien; l'idée d'un sacrifice réduit à un simulacre ridicule et secret; l'idée que l'objet du désir n'a jamais rien à voir avec le désir lui-même; l'idée que la satisfaction du désir ne le comble pas plus qu'il ne le fait disparaître, qu'au milieu de toutes les choses voulues le désir demeure en nous et se dessèche en remords et en regrets."

Arvida, "Mon père et Proust", p. 18

Évidemment, c'est ce dernier bout qui m'allume et me tue tout à la fois. 

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"L'Amérique est une mauvaise idée qui a fait du chemin. C'est ce que j'ai toujours pensé et ce n'est même pas une image.

J'aurais dû dire: l'Amérique est une mauvaise idée qui a fait beaucoup de chemins. Une idée qui a produit des routes interminables qui ne mènent nulle part, des routes coulées en asphalte ou tapées sur la terre, dessinées avec du gravier et du sable, et tu peux rouler dessus pendant des heures pour trouver à l'autre bout à peu près rien, un tas de bois, de tôle et de briques, et un vieux bonhomme planté debout en travers du chemin qui te demande : 

- Veux-tu bin me dire qu'est-ce que tu viens faire par icitte?"

Arvida, "Antigonish", p. 25

Description drôle et assez juste qui illustre pourquoi l'Amérique me fascine et m'attire, pourquoi j'éprouve tant de plaisir à sillonner ses routes que je voudrais explorer jusqu'à épuiser le dernier baril de pétrole de la planète. 

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"Un jour qu'on était rendus vraiment loin dans le Nord, je lui avais demandé comment s'appelait le lac devant lequel on venait de s'arrêter pour le lunch. Il avait haussé les épaules. 

- Tu sais pas?

- Non, c'est pas ça. Ton lac, il a pas de nom.

- Comment ça, il a pas de nom?

- Personne vient jamais par ici.

Les Indiens ne s'éloignaient pas sans raison des sentiers de portage millénaires et des voies navigables, et ils n'éprouvaient aucun besoin de donner des noms aux lieux qu'ils ne visitaient jamais. C'était une manie d'Européens d'aller partout et c'était devenu une manie d'Américains de construire des routes pour aller nulle part. Ces routes-là, Menaud et moi, on en a fait au moins la moitié. On ne pouvait pas les compter dans ce temps-là, on ne pouvait pas savoir où elles mèneraient. 

L'Amérique était une sorte de grande carte en asphalte tracée à même les terres, un continent à redécouvrir. Ils peuvent sûrement les étiqueter, aujourd'hui, les routes, les cartographier et les suivre du doigt avec leurs GPS. Mon gendre s'est même acheté une auto qui parle. Elle lui dit à tout bout de champ qu'il s'est trompé de chemin et je veux bien être pendu si je laisse un jour une machine me parler sur ce ton-là."

Arvida, "Antigonish", p. 34-35


samedi 25 janvier 2014

Une dernière tranche de Pavel

"Il y a toutes sortes de tragédies.

La pile de mon iPod qui rend l'âme pendant le voyage le plus ennuyant de l'histoire. Ma mère qui débarque dans ma chambre quand je suis en train de me masturber. Le prof de français qui lit à toute la classe le poème d'amour que j'ai écrit à Anouk. Une tache de jus de raisin sur mon pantalon gris pâle le jour d'un exposé oral.

Jusqu'à aujourd'hui, c'était ça, la fin du monde. Un peu de honte, un peu d'ennui.

J'avais la fin du monde plate.

Ça vient de changer".

Pavel T13, La fin du monde, Matthieu Simard, p.7

dimanche 17 novembre 2013

Pavel 10 et la rupture amoureuse

"C'est un genre de forfait "tout compris", mais où on ne comprend rien.

Ça sent le vieux bois humide. Exactement comme promis dans la brochure. Il fait noir tout le temps, froid aussi. La nausée est enveloppante, les frissons, interminables. Et on a l'impression que c'est un aller simple, que le voyage ne cessera jamais, que le fond de ce baril deviendra notre maison pour l'éternité.

Je vous entends d'ici. "Secoue-toi, Martin. C'est juste une petite peine d'amour. Sois fort." Ce genre de choses faciles à dire, dures à entendre. Parce que, oui, dans un coin de ma tête, il reste un peu de raison, de réflexion, la pensée qu'il suffirait de me brasser, d'oublier, de bouger. Et que je m'en sortirais, de cette peine d'amour qui me détruit et me déchire. Mais tout autour de ce coin de cerveau, il y a la douleur, et la conviction qu'aucun brassage ne sera assez fort pour que je m'extirpe de ma léthargie.

Je ne suis pas assez fort.

Des années, j'en ai pour des années."

Mon voyage au fond du baril, Pavel T.10, Matthieu Simard, p.9-10

***

Ce passage me rappelle ma propre peine d'amour, il y a un peu plus de 10 ans. Je ne sais plus si je l'ai déjà raconté ici, mais Porc-épic et moi nous sommes quittés, il y a un peu plus de 10 ans, pendant un gros deux semaines. Nous étions tous les deux poqués et dans une sale passe. Il y avait une fille qui rôdait autour de Porc-épic, je l'ai talonné, l'ai poussé dans ses derniers retranchements et j'ai tout fait exploser. Il n'avait, concrètement, rien fait de mal à part se poser des questions à ce moment il me semble...mais bon...mon sens du drame étant ce qu'il est, une nuit blanche, beaucoup de pleurs et de cris ont mené à l'inévitable rupture. 

J'ai alors, comme Pavel, touché le fond du baril. Je ne mangeais plus, ne dormais plus. Tout le monde s'inquiétait pour moi. Enfin...tous ceux à qui j'avais osé en parler, parce que je ne voulais le dire à personne, j'avais trop honte. Papoune capotait pour moi au travail, pendant que je me pétais la tête sur les murs. Au sens propre. Ma mère appelait Plume en renfort et me cuisinait de la lasagne pour essayer de me faire avaler quelque chose. 

Cette rupture, je ne la digérais pas. Pour moi, Porc-épic ne pouvait pas ne plus m'aimer. Il devait avoir menti. C'était impossible. 

Le cégep a recommencé deux semaines plus tard. Et j'ai fait semblant. J'ai fait semblant que tout allait bien, que j'étais forte. J'ai croisé Porc-épic et lui ai servi mes plus charmants sourires. J'ai mis ma main sur sa cuisse et lui ai dit que son corps me manquait, que s'il voulait, il pouvait venir chez moi et qu'on pouvait coucher ensemble sans aucune attache, sans aucune promesse. Ce qui, évidemment, était de la bullshit pure et simple. Je l'avais perdu. J'allais me battre pour le ravoir. Je ne savais pas cuisiner à l'époque, alors j'ai utilisé la meilleure arme dont je disposais...

Il a hésité. Mais il a fini par venir. Et cette première fois, post-rupture, reste encore à ce jour gravée dans ma ma mémoire aussi clairement que le souper que j'ai mangé ce soir. Je m'attendais à de la passion dévorante. Et j'en ai eu. Mais je ne m'attendais pas à son regard rempli d'amour au moment de me prendre, comme si j'étais le plus beau trésor du monde qu'il ne pensait jamais retrouver. À sa façon de me flatter le dos après. 

À ce moment, la rupture était finie. Nous n'avions besoin de rien dire, nous le savions. 

Ah mais nous étions encore poqués, donc les mois qui ont suivi ont été très difficiles et le cégep et notre jeunesse ont mis sur notre route des tentations dont notre couple chambranlant aurait bien pu se passer.

Je suis avec le même homme, le premier, depuis mes 16 ans, mais je considère quand même que j'ai vécu une rupture amoureuse. Je sais que je n'en ai pas vécu tous les stades. Il me manque définitivement l'acceptation, le deuil, et surtout, le moment où on passe à autre chose! Mais j'ai vécu pendant ces deux semaines, un rollercoaster émotif très intense qui me fait comprendre ce que vivent les amoureux qui voient leur univers s'écrouler. 

Surtout, j'ai eu cette cruelle révélation qu'on ne meurt pas d'une peine d'amour. Et que d'aimer, parfois, c'est juste pas suffisant. 

Aujourd'hui, je pense sincèrement que sans cette rupture, Porc-épic et moi ne serions peut-être plus ensemble. 

J'ai vécu deux semaines dégueulasses, les plus éprouvantes de ma courte vie je dirais. Mais j'ai quitté le fond du baril pour ne jamais le retrouver. 

lundi 14 octobre 2013

Pavel 8

" - Je t'aime, Anouk.

- ...

Rien.

Je veux plonger ma main dans sa bouche, fouiller jusqu'à sa gorge, empoigner ses cordes vocales et en tirer le "moi aussi" que j'aimerais entendre. Je fixe ses lèvres à l'affût d'un frémissement, n'importe lequel, un souffle, un sourire, une torsion, un "m", un "oi", puis un "aussi".

Mais rien.

Je scrute le noir qui nous enveloppe à la recherche d'une étincelle, d'une lueur dans ses yeux, d'une chair de poule sur ses bras. J'espère une main tendue, l'amorce d'un câlin, un transfert de poids, une intention...

Rien."

Pavel T.8, J'ai le "je t'aime" précoce, Matthieu Simard, p. 7

vendredi 4 octobre 2013

Pavel 5

"Je suis un chevalier sans cheval. Sans auto, sans vélo, sans skate. Je suis un chevalier en souliers. Je galope à dos de rien pour sauver ma princesse. Je brandis mon épée de mots pour terrasser les épais qui lui veulent du mal.

Je suis un héros, je suis immense, je suis fort. Je n'ai peur de rien, j'affronterai les plus gros, les plus grands, les dragons, les Paiement. Quand le danger approchera, je lui ferai faire demi-tour à grands coups de paroles raisonnables.

Je suis un chevalier sans cheval, prêt à tout pour sauver ma douce des vilains, pour écraser les monstres qui la menacent. Prêt à se battre, même.

Je vais me faire péter la gueule."

Pavel T.3, J'ai frenché la bouche du diable, p. 7, Matthieu Simard

dimanche 18 août 2013

Encore Pavel 3

"Je suis tellement tanné de tomber en amour. C'est de la torture, pour moi. Je sais que le moment est parfait, que c'est un cadeau du ciel pas d'étoiles, qu'il faut que j'embrasse Anouk, là, maintenant. Que tout, dans cette fin de semaine qu'on vient de passer ensemble, a pointé vers ce moment-ci, dans le parc. On est seuls au milieu de tout comme s'il n'y avait rien autour. Mais il y a la peur, cette maudite peur qui fait mal. L'amour, ça fait mal, c'est ce que je me répète depuis que j'ai reçu un coeur en carton quand j'avais neuf ans. J'ai peur du rejet. Peur qu'Anouk me repousse. Peur que soudain tout le monde de toute mon existence apparaisse pour rire de moi.

Je fais quoi?

J'y vais? Je garroche mes lèvres sur les siennes? Oui, go. J'y vais. Le moment est parfait.

Jusqu'à ce qu'il devienne imparfait. C'est l'histoire de ma vie. Tandis que je mouille mes lèvres en secret, Anouk me sort un poignard de mots.

- Je suis contente de t'avoir comme ami.

Je crois que je l'ai entendue, la musique des comédies dramatiques, la trompette du découragement. L'amour, ça fait mal je vous dis.

On s'est levés, on s'est donné des petits becs sur les joues, froids, froids - plus que froids : frettes.

- Moi aussi, je suis content de t'avoir comme amie.

L'amour, c'est quétaine, de toute façon."

Pavel T. 3, L'amour m'écoeure, Mathieu Simard

***

J'aime ce passage d'abord parce que je le trouve bien écrit et touchant, tellement réaliste et représentatif de ce qui passe dans la tête d'un ado qui angoisse.

Pis aussi, il me fait tellement penser à ce que j'ai souvent ressenti face à mon amour de jeunesse, avant même Porc-épic, quand je confondais amitié et amour et que je rêvais d'embrasser mon meilleur ami de toujours. À partir de mes 10 ans j'ai cru que je l'aimais et je crois que c'est seulement quand je suis tombée amoureuse de Porc-épic, six ans plus tard, que j'ai compris que je mélangeais amour avec affection, tendresse, mauvaise estime de soi, romantisme éperdu et hormones bouillonnantes. C'est une bonne chose que ledit meilleur ami était moins confus que moi parce que nous aurions vraiment fait un couple horrible d'ailleurs. J'ai l'impression que mon adolescence n'a été qu'une suite de malentendus et de rendez-vous manqués. Comme celle de tout le monde, j'imagine. Mais sans ce chemin tortueux, je n'aurais peut-être pas trouvé mon Porc-épic au fond d'un champ de maïs. 

dimanche 2 juin 2013

Pavel no3

Quelques passages du troisième tome.

"Quand ma mère dit qu'il y a quelque chose dans le frigo, ça ne veut rien dire d'autre. Ça ne veut pas dire qu'elle m'a préparé quelque chose, ça veut juste dire qu'il y a des choses dans le frigo. Du beurre, par exemple." Pavel T.3, L'amour m'écoeure, Matthieu Simard, p.23

"Ce n'est pas compliqué, dans le fond, susciter l'intérêt d'une fille.Il s'agit simplement qu'un ami se fasse kidnapper. Ça crée une quête. Un voyage. Des raisons de se voir, des obligations sociales. Ça enlève une grosse part de malaise : le "on sait pas pantoute quoi se dire" est remplacé par une part équivalente de "on sait pas pantoute ce qu'on fait". p.27-28

"Anouk se lève pour aller aux toilettes. Je ne peux m'empêcher de regarder ses fesses. Mauvaise idée. Jusque-là, j'avais réussi à ne penser qu'à l'amour, parce que c'est ce qui compte vraiment. Mais là, avec ces jeans, ces fesses, ces courbes...Bon, il faut que je cache mon érection maintenant. J'essaie de cacher le désir sexuel, parce que je n'en veux pas, pas maintenant. Ce n'est pas le temps de penser au sexe. C'est le temps de tomber en amour. Pour de vrai.

Alors je tombe en amour. Pour de vrai. Encore plus profondément qu'avant.

Ça me fait peur, mais je n'y peux rien. Ça me fait peur parce que je sais que ça va me faire mal.

Je le sais. Et je plonge quand même." p.34

lundi 13 mai 2013

Encore Pavel

Parce que j'ai été déprimante la dernière fois, une autre tranche de Pavel. Petit passage savoureux qui résume à merveille les tourments des amours adolescentes. J'aime particulièrement la phrase où la morale fléchit.

"Je viens d'acheter un biscuit fraîchement sorti du four quelques mois plus tôt, et je me râpe finement le palais avec ses flocons d'avoine bien aiguisés. C'est un beau moment d'amour entre moi et mon biscuit. Je suis dans le vide, en plein milieu de la petite salle, quand Anouk, mon Anouk, y entre. Elle ne me remarque même pas, on dirait. C'est comme si j'étais invisible. Mais moi, dès qu'elle entre dans la salle des machines, je suis submergé par sa beauté et son nombril à l'air et ses cheveux au vent et ses mouvements au ralenti, et je crois que je regarde trop de films quétaines. Elle a beau m'avoir déçu quelques jours plus tôt en riant de Pavel, elle me fait toujours autant d'effet, de cet effet qui fait fléchir les genoux et la morale. Un nombril, une courbe de hanche, un sourire, une mèche qui vole, et je lui pardonne. Je suis un gars, elle est une fille, nous avons seize ans, c'est normal j'imagine. Et puis bon, elle est plus belle que toutes les top-modèles de la planète réunies."

Pavel T.2, Les gens qui pognent c'est des épais, Mathieu Simard, p. 10-11